Martine de GAUDEMAR
 

Puissance et identité personnelle.

jeudi 30 septembre, 14h40-15h10

Résumé de la communication :

On se propose d’examiner conjointement les chapitres XXI et XXVII du livre II des Nouveaux essais, pour nouer les questions de l’identité personnelle et de la puissance.

Sachant que Leibniz peut accorder à Locke que le corps comme agrégat ne saurait soutenir l’identité individuelle, puisque les composés et choses semblables sont « opinione, lege, nomô », il faut examiner comment procède Leibniz pour sauver l’identité personnelle de tout nominalisme ou de tout conventionnalisme, alors que ceux-ci pourraient se justifier s’agissant de la seule identité individuelle.

Quand on passe de l’individu à la personne, il doit y avoir une raison pour laquelle on dit véritablement que je suis à présent en Allemagne, le même que celui qui a été à Paris. Raison que Leibniz croit trouver dans une notion de puissance d’agir et de pâtir indissociable d’une place dans le réseau relationnel et solidaire de la notion de perception infinitésimale. La personne est au carrefour de la Nature et de la Grâce comme ordre inter-personnel qui structure la conversation des esprits. La personne est alors moins soutenue par une conscience qui ne serait que présence immédiate à soi, que par une capacité de langage, un dire potentiel à soi-même comme à un autre.L’enjeu, au-delà de l’identité personnelle, est celui du fondement de nos discours et de nos accords. Leibniz s’oppose à tout conventionnalisme, refuse de valider de manière trop générale le sentiment intérieur, et va jusqu’à s’appuyer sur des avancées de Locke pour restituer la relation à autrui, la « societas », dans l’identité personnelle. Il donne une approbation conditionnelle à certaines affirmations de Locke, se suffit d’une conjugaison d’indices pour tenir lieu d’une preuve impossible, et retourne en sa faveur les fictions lockiennes.

Sans doute Leibniz a-t-il utilisé le texte de Locke comme point d’appui et repoussoir, négligeant la portée constructive et pas seulement corrosive du texte, Comme souvent Leibniz débat en fait avec lui-même, et fait incarner à Locke le rôle du sceptique. Mais il est vrai qu’il ne peut se suffire d’une conception qui disqualifie toute capacité et toute potentialité pour n’admettre que l’actualité de la pensée consciente.

L’usage et la portée dynamique de la notion de puissance, en tant qu’elle enveloppe quelque chose de l’antique « être-en-puissance » même si elle le transforme en virtualité agissante, font aujourd’hui encore partie du débat contemporain. L’opposition entre rationalisme et empirisme est certes convenue et peu éclairante, mais il reste toujours un débat entre rationalisme et actualisme nominaliste. Faire fond sur un langage enraciné dans une nature des choses et des corps et une pratique de la conversation et du consensus, c’est refuser un relativisme des dénominations arbitraires, qui pourrait éroder les certitudes ordinaires et la confiance dans nos opérations.