Marc PARMENTIER
 

Leibniz lecteur de Locke.

samedi 2 octobre, 11h50-12h10

Résumé de la communication :

La logique du dialogue inventé par Leibniz entre deux personnages fictifs et deux philosophes bien réels, est particulièrement subtile.

Le but de mon exposé est de décrire les « stratégies » déployées par Leibniz dans son entreprise de « réécriture », ou plutôt de « traduction » de l’ouvrage de Locke.

Comme dans de nombreux dialogues philosophiques, la partie n’est pas égale, l’un des protagonistes exposant les thèses de l’auteur qui le fait « vivre », alors que le second ne peut que répéter un texte déjà écrit et figé. On n’imagine pas que Leibniz mette dans la bouche de Philalèthe de vraies réponses à ses propres objections.

Cela ne signifie que Philalèthe se borne à répéter textuellement des extraits de l’Essai de Locke. Le principe de fidélité au texte de Locke souffre en effet quelques écarts.

En premier lieu, Leibniz sélectionne les points dont il veut traiter (en moyenne 50%, si l’on s’en réfère au nombre de paragraphes de l’Essai mentionnés dans les Nouveaux Essais. En dépit de son ampleur, le commentaire n’est donc pas exhaustif.

En second lieu Leibniz résume les développements de Locke.

En troisième lieu, il lui arrive d’infléchir voire de modifier certaines formulations.

En quatrième lieu, Leibniz met dans la bouche de Philalèthe des considérations surajoutées, ne figurant pas dans le texte original. C’est naturellement le cas chaque fois que Philalèthe réagit aux propos de Théophile. Ces ajouts ne sont pas toujours une défense des positions de Locke, et manifestent parfois une adhésion de Philalèthe aux thèses de Leibniz. On ne peut plus dire en ce cas que Locke soit encore un porte-parole de Locke, sauf à préciser qu’il s’agit d’un Locke imaginaire que Leibniz rêve de convaincre. D’ailleurs ceci est conforme à l’étymologie du nom propre choisi par Leibniz. Si Philalèthe aime la vérité, il est clair que, du point de vue de Leibniz, la vérité ne réside pas dans la philosophie de Locke, mais bien dans la sienne… Il est donc prévisible que Philalèthe finisse par se rallier à celle-ci. Philalèthe l’annonce d’ailleurs lui-même : « Cependant je veux espérer qu’il y aura quelque chose de solide parmi tant de nouveauté, dont vous me régalez. En ce cas, vous me trouverez fort docile. Vous savez que c’était toujours mon humeur, de me rendre à la raison et que je prenais quelquefois le nom de Philalèthe ».

Enfin la supériorité de Théophile sur Philalèthe se marque par le ton de ses réactions aux propos de Philalèthe. Il est très rare qu’elles expriment un accord sans réserve. Lorsque c’est le cas, cet accord n’est pas totalement « désintéressé » et il signifie que Locke est très proche de son propre système : ainsi, après avoir approuvé le raisonnement de Locke prouvant qu’un être pensant ne peut provenir d’un être non pensant (4.10.9) : « Je trouve le présent raisonnement le plus solide du monde, et non seulement exact mais encore profond et digne de son auteur ». Théophile ne peut s’empêcher d’ajouter : « Il ne fallait ici qu’un pas à cet excellent auteur pour parvenir à mon système ». Plus généralement, il est fréquent que Leibniz tente de minimiser les différences entre les thèses de Locke et les siennes.

Mais Théophile exprime parfois un « accord conditionnel». Par exemple il veut bien admettre la thèse de la localisation des esprits, sous réserve que Philalèthe accepte la définition (leibnizienne !) du lieu comme ordre des coexistants, en d’autres termes, pourvu qu’il adopte le système de Leibniz.

Enfin, le plus souvent, Théophile adopte une réaction moins positive, soit en cherchant à mettre Locke en contradiction avec lui-même (l’exemple typique est relatif à l’innéité : selon Leibniz admettre les idées simples de réflexion, c’est admettre que les facultés de l’entendement sont innées ; soit en « faisant la leçon » à Locke : Leibniz met à profit son immense érudition, notamment en mathématiques et en logique, pour prendre l’ascendant sur son interlocuteur. Ainsi, dans le chapitre 4.7 il inflige à Philalèthe une leçon de logique en bonne et due forme.