Vincent SULLEROT
 

Leibniz et le probable dans les Nouveaux Essais.

samedi 2 octobre, 10h00-10h30

Résumé de la communication :

À l’occasion de ses « remarques » sur l’Essay de Locke, Leibniz a rassemblé dans les Nouveaux Essais l’ensemble le plus complet de ses considérations sur la notion de probabilité, et sur les fonctions qu’elle est appelée à remplir dans sa philosophie. Ce thème, qui a constamment préoccupé Leibniz, s’offre en effet comme un point de contact privilégié avec l’empirisme de Locke ; il constitue un cas exemplaire d’accomodation des réflexions propres de Leibniz au cadre de ce dialogue unilatéral et à sa situation énonciative spécifique.

À partir d’un certain nombre de passages issus pour l’essentiel du livre IV, on peut tenter de reconstituer la cohérence de la pensée leibnizienne du probable. En deçà de l’appel perpétuellement réitéré à la formation d’une nouvelle espèce de logique, Leibniz renouvelle l’interprétation du concept de probabilité, qu’il étend en lui restituant son fondement réel : la vraisemblance, similitude ou conformité avec la vérité, qui se tire de la nature des choses. La compréhension de cette réforme conceptuelle selon sa filiation et son contexte historiques propres implique de mettre à distance les notions modernes de probabilités subjective et objective, au profit d’une autre distinction : celle de la probabilité extrinsèque et de la probabilité intrinsèque, finement articulées par Leibniz, notamment dans le cas du témoignage.

Le thème de l’apparence, qui relie la vraisemblance à l’intelligence des phénomènes, place le probable dans son véritable éclairage métaphysique et commande le double mouvement de pensée épistémologique dans lequel il est engagé. D’une part, il est associé à de nombreuses notions voisines (certitude morale, présomption, conjecture, etc.) en vue de constituer une théorie des degrés de probabilité, encore largement qualitative. Si Leibniz inscrit cette théorie dans un horizon logique et mathématique, les éléments qu’il en donne manifestent cependant son inspiration essentiellement jurisprudentielle. D’autre part, ces notions probabilistes interviennent dans divers champs de la connaissance (histoire, physique, théologie, etc.), et spécialement pour défendre ces connaissances contre les défis du scepticisme. Le probable organise ainsi la connaissance des vérités contingentes, qui implique de recourir à l’expérience en se conformant aux diverses espèces de certitude qu’elle autorise. La métaphore récurrente de la balance qui doit servir à peser les raisons – raisons qui inclinent sans nécessiter – figure enfin cette rationalité mixte, qui voit la raison et l’expérience travailler ensemble à la perfection de la connaissance humaine, soit à l’extension de l’empire de la raison.

Le probable fournit ainsi un axe de lecture susceptible de préciser le statut de ce texte majeur. En articulant ses propres réflexions à celles de Locke, Leibniz semble parfois atténuer leurs disparités. Loin d’annuler pourtant l’authenticité des conceptions qu’il avance alors, ce mode de présentation paraît plutôt destiné à en faciliter l’accès à autrui, tout en donnant à Leibniz l’occasion de s’expliquer avec lui-même.